Aux origines de la démocratie : Du sang dans les gènes ?
Antoine Dupire

Cesare Maccari, Cicéron devant le Sénat, accusant Catilina de conjuration, 1889. Palazzo Madama, Rome.
Crédits photographiques : Senato.it ; CC-BY
Si nous disons “démocratie”, que répondront nos lecteurs ? Les uns parleront du doux idéal d’un fantasme inatteignable, les autres évoqueront avec émotions ce rêve d’humanisme et de partage : “le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple !” D’autres encore crieront au populisme, ou à l’oligarchie déguisée ; ils s’exclameront que c’est le régime de la discorde et du compromis impossible, le régime de la tolérance si extrême qu’elle en tolère même l’intolérable. Les derniers nous diront, l’air grave, la tête baissée, le sourcil froncé, que la démocratie, c’est cette vieille institution qui se meurt petit à petit, rongée par le crypto-fascisme et la post-vérité.
Résumons ; la démocratie, aujourd’hui, est synonyme de mollesse, sinon de faiblesse. C’est le moins mauvais régime qu’on ait trouvé jusqu’ici, qui ne fait rien comme on pourrait l’espérer, mais qui fait office de moindre mal, sorte de pansement de fortune, bateau tout percé qui prend l’eau : “le gouvernement du peuple ?” Bof. “Par le peuple ?” discutable à l’extrême. “Pour le peuple ?” Rien de moins certain.
Et comment réagiraient nos lecteurs si nous leur disions que sous cette Babel de mollesse se cache un charnier ? que ses fondations sont faites de monceaux de corps ? que notre chère démocratie, régime de la liberté, de l’égalité et de la fraternité repose depuis ses origines sur un principe de sang et de violence, et qu’à ses premiers jours elle était synonyme d’oppression ?
“Quoi ! Mais non : la démocratie, c’est le dèmos kratos, le pouvoir au peuple ! Regardez Athènes !” Certes, les manuels scolaires nous ont toujours dépeint une Athènes chimérique, paradis de la démocratie où tous les citoyens, pauvres comme riches, se retrouvaient pour délibérer en communauté (nous aurons une pensée pour les quarante mille esclaves qui avaient le privilège de vivre dans la sacro-sainte démocratie athénienne !). La réalité est tout autre. Il faut aller plus loin, creuser, s’intéresser à la signification viscéralement enracinée dans le terme lui-même. Car, que dit-on vraiment, quand on prononce le mot “démocratie” ? Quel historique sémantique évoque-t-on ? Quelle réalité socio-linguistique oubliée désigne-t-on par ce mot qui veut tout et rien dire ? Dans des temps de trouble comme les nôtres, il est nécessaire de revenir sur l’histoire du mot “démocratie” pour comprendre ce dont il est le nom, et quelle posture politique cela implique pour nous.
Ouvrons le dictionnaire. Le Bailly indique à δημοκρατία (dèmokratia) : “gouvernement populaire, démocratie”, de δῆμος (dèmos), “le peuple”, et κράτος (kratos), “le pouvoir”. Affaire réglée ? En vérité, c’est un peu plus compliqué. Entre le Vème et le IVème siècle avant notre ère, la démocratie a effectivement son sens contemporain. Ainsi, Thucydide écrit-il dans La Guerre du Péloponnèse : “Et notre constitution politique, dans la mesure où elle ne sert pas l’intérêt de quelques-uns, mais celui du plus grand nombre, a reçu le nom de démocratie.” Mais au moment où le terme est forgé, dèmos et kratos ont des sens multiples, dont certains sont radicalement différents.
Commençons par le dèmos. Comme Chantraine le souligne dans son Histoire étymologique de la langue grecque, le mot désigne à l’origine “le pays, le territoire, la campagne”. C’est dans un second temps, par métonymie, que le dèmos renvoie aux “habitants de ce territoire [...] peut-être parce que les gens du peuples vivent à la campagne et les grands à la ville”, par opposition aux ευδαίμονες (eudaimones) et aux δυνατοί (dunatoi), les riches et les puissants. On suppose ainsi deux racines indo-européennes possibles pour le terme : *deh2-mo- (la plus probable), qui désigne l’idée de peuple, et *deh2- (hypothétique), “diviser”. On retrouve cette seconde étymologie dans le verbe δαίομαι (daiomai), “diviser, partager”, que l’on peut rapprocher de δᾶμος (dâmos), forme dorique de dèmos. Ce panorama linguistique converge vers une hypothèse : le dèmos ne désignait pas à l’origine le peuple pris dans son entièreté, mais la multitude, le commun, le vulgaire ; en un mot, les masses opposées à la classe dirigeante. On notera d’ailleurs qu’à Athènes, la plus petite division territoriale (l’équivalent d’un village ou d’un quartier, si l’on résume à gros traits) portait le nom de “dème”. Chantraine référence un autre sens possible : “le parti démocratique, opposé à ολιγαρχία (oligarchia)”. Tout notre propos est là, nous y reviendrons.
Pour le kratos, Bailly donne les sens suivants : "la force, la puissance, la domination". Mais, afin de comprendre la charge sémantique précise du terme, il faut s’intéresser à la différence entre kratos et archè (que l’on retrouve dans des noms de régime tels que démocratie ou oligarchie). Αρχή (archè), qui désigne le “commandement”, est issu du verbe άρχω (archô). L’étymologie est peu sûre, toujours est-il que cette famille lexicale traduit l’idée de commencement, de principe. Ainsi, c’est parce qu’on est “le premier” qu’on est “devant les autres”, donc qu’on est “à leur tête” et qu’on les commande. L’archè se contente donc de sanctionner un ordre hiérarchique bien établi. Le kratos, à l’inverse, c’est “la force du corps, la vigueur, la dureté” (Bailly). Chantraine précise que le terme signifie force, “notamment force physique qui permet de triompher”. Ainsi, l’adjectif αγαθός (agathos), “bon”, emprunte au kratos une forme de comparatif : κρείσσων, “meilleur, plus fort”. Le Grec, entre autres possibilités, exprime donc la supériorité selon un rapport de domination physique. En outre, le kratos est sémantiquement coloré d’un imaginaire de violence : Chantraine propose de traduire l’adverbe επικρατέως par “violemment” (le Bailly propose : “avec une force irrésistible, impétueusement”). On comprend mieux la distinction entre archè et kratos : si le premier souligne simplement une certaine organisation du pouvoir politique, sans connotation particulière, le second entend qu’un groupe prévaut sur d’autres par la violence.
Qu’est-ce à dire pour la démocratie ? La démocratie, c’est au sens premier le triomphe armé du parti des démocrates sur les partisans des autres formes de régime. Il s’agit d’un vocable idéologiquement marqué : relier sémantiquement la démocratie à un acte de violence originaire qui fonde le régime, c’est connoter négativement le terme, dénoncer son illégitimité, jeter sur lui l’anathème moral ; en somme, c’est subvertir les représentations sémantiques associées au mot : la démocratie, qui permet la libération politique du peuple dans son entier, devient un régime oppressif imposé par quelques-uns. C’est pour cette raison que dans son “Eloge de l’anachronisme en histoire”, Nicole Loraux suppose que les composés en -kratos étaient dans un premier temps “quelque chose comme un sobriquet très péjoratif, forgé par les adversaires du régime et finalement devenu son nom” (notez que le même jeu connotatif s’observe pour d’autres composés tels que “ploutocratie”, “aristocratie”, “technocratie” ou plus récemment “logocratie”). Si la violence qui est attachée à l’essence même de la démocratie est une entreprise rhétorique de disqualification politique, force est de constater que la démocratie naît très souvent - si ce n’est toujours - dans le sang. Quelques exemples suffiront : le meurtre des tyrans à Athènes en 514 avant, la Révolution des Etats-Unis d’Amérique de 1775 à 1783, La Révolution française de 1789, le Printemps des peuples, les Printemps arabes … etc.
"La démocratie, c’est au sens premier le triomphe armé du parti des démocrates sur les partisans des autres formes de régime."
La littérature nous offre de riches et nombreuses réflexions sur cette violence à l’apparence atavique. Elle lui reconnaît un statut ambigu et hautement problématique : la violence se situe quelque part entre le nécessaire et le répugnant ; elle oscille donc entre justice et illégitimité. Il s’agît d’un problème d’ordre moral : peut-on porter atteinte aux biens ou à la personne d’autrui au nom de l’émancipation du peuple ? Comment fonder le droit sur le crime ? Nous citerons quelques exemples - parmi tant d’autres : Flaubert et Victor Hugo sur la question des insurrections populaires (L'Éducation Sentimentale, Les Misérables, Quatre-Vingt-Treize), puis Steinbeck ou Camus au XXème siècle (The Grapes of Wrath, In Dubious battle, Les Justes).
“D’où vient donc l’imaginaire de mollesse que vous évoquiez plus haut ?” me direz-vous. La démocratie, constate Nicole Loraux, a eu tendance à vouloir cacher ses origines de sang. De là procède une volonté d’associer le régime naissant à une image de modération. Loraux cite deux exemples historiques : l’amnistie générale donnée aux partisans des tyrans en 403 avant notre ère à Athènes, et le tabou de la collaboration et du pétainisme après la Seconde Guerre mondiale. On pourrait en trouver bien d’autres : l’omission de l’héritage sanglant de la Révolution sous la IIIème République, le “pacte de l’oubli” espagnol conclu à l’issue de la dictature franquiste … etc. Cette entreprise de requalification sémantique du terme s’opère au travers de mécanismes discursifs, et tout particulièrement grâce aux textes littéraires. Comme l’historienne l’indique : “Les auteurs modérés - Isocrate par exemple - emploient dèmokratia comme le nom générique de tout régime politique tempéré. L’oubli a déjà commencé.” De fait, le discours littéraire - que ce soit celui d’orateurs ou de poètes - joue un rôle clef dans ce processus de requalification. C’est ainsi qu’en 1891, la pièce de Victorien Sardou, Thermidor, fait les frais de la censure politique : la IIIème République préférait oublier le mauvais souvenir laissé par la Terreur …
La suite de ce processus historique exigerait une étude plus approfondie ; toujours est-il qu’à cause des détracteurs de la démocratie, mais encore des reproches légitimes que l’on peut adresser à ce régime, l’image de modération qu’ont bâtie ses partisans se change en imaginaire de mollesse : on retombe sur toutes les critiques citées au début de cet article.
Que pouvons-nous en conclure ? Certes, la démocratie fut, il y a très longtemps, le nom railleur qui rappelait une origine maculée de sang. Et, de fait, la démocratie ne désignait pas le simple exercice du pouvoir démocratique, sinon la prévalence d’un certain groupe d’intérêt politique, connotée par un imaginaire sémantique de la violence. c’est du moins ce que disaient ses opposants ; ses partisans parlaient sans doute plus volontiers de lutte, une lutte nécessaire pour faire triompher ses idées.
Mais le temps des essences est révolu ; ce n’est pas parce qu’un jour, il y a deux mille ans, trois Grecs ont décidé que démocratie était synonyme de sévices que le terme doit être condamné de toute éternité à porter le poids de cette étymologie. Les mots évoluent avec leurs usages : ils sont ce que nous les faisons. Dire le contraire, en brandissant l’autorité d’un vieux dictionnaire poussiéreux, ce serait tomber dans le sophisme le plus pur, le plus déloyal et le plus fallacieux.
Or, par les temps qui courent, alors que notre démocratie est attaquée, que ses institutions - pensons à l’Etat de droit - subissent des assauts répétés de factions aristocrates, ploutocrates, sinon crypto-fascistes, il nous semble important que quelqu’un brandisse un vieux dictionnaire poussiéreux et dise : “Eh ! Il fut un temps où démocratie signifiait lutte. On peut sans doute lui adresser de nombreuses critiques ; oui, elle est imparfaite ; oui, sa modération tend trop souvent vers la mollesse. Qu’à cela ne tienne ! À nous de l’affermir ! À nous de l’améliorer, de la perfectionner, de la faire tendre vers le doux idéal qu’elle représente ! Il fut un temps où démocratie signifiait lutte. Nous ferions mieux de nous en rappeler. Les mots sont ce que nous les faisons ? A l’heure où la démocratie agonise, où l’ombre de l’autoritarisme se rapproche, à nous de faire signifier le terme, d’en faire, non pas un rêve suffoquant, mais un combat de chaque instant, qui permette l’avènement de jours meilleurs, et l’épanouissement de tout un chacun : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, dans un monde où chaque citoyen soit en capacité de participer à la chose publique !”