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L’œuvre de Ferenc Karinthy lue aujourd’hui (et traduite en français)

Léonard Ahssaine

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Crédits photographiques :  Keleti Éva / MTI

L’œuvre de Ferenc Karinthy lue aujourd’hui (et traduite en français)

Seules six des œuvres de l'auteur et dramaturge Ferenc Karinthy ont été traduites en français. L'oeuvre pléthorique de l'écrivain hongrois n'est donc accessible pour un lectorat francophone qu'au travers de trois romans - Épépé, L'âge de fer, Automne à Budapest – deux nouvelles – "L'âge d'or", "Ante-Apud" – et une pièce de théâtre – Le Bosendörfer (de courts résumés sont proposés en fin d'article). Au moins deux d'entre elles – "L'âge d'or" et Le Bosendörfer – ont été traduites pour les besoins de la constitution d’anthologies. La première figure parmi les récits compilés par Milan Kundera dans La révolution hongroise vue par les écrivains. La deuxième dans une compilation de dix pièces écrites en langue hongroise dans le but de faire connaître sa littérature dramatique.

Le roman Épépé fait figure d'exception dans cette liste : sa publication ne semble pas s'expliquer par l'intérêt historiographique que d'autres œuvres présentent et, étant publié seul aux éditions Zulma, n'est pas intégré à une anthologie de littérature en langue hongroise. Il est donc tout naturel de commencer par une œuvre qui a en outre rencontré un certain succès en France. 

Épépé est, en premier lieu, l'une des seules réalisations de l'auteur dans lesquelles il s'exprime à la troisième personne. C'est aussi en apparence celle qui est la moins autobiographique.  On notera tout de même une filiation entre Ferenc Karinthy, dont la famille occupe une place importante dans le paysage littéraire hongrois, et Budaï, le héros du roman, lui aussi homme de lettres et linguiste. C'est justement en se rendant à un congrès linguistique – qui ressemble beaucoup à celui de "L'âge d'or" – que Budaï se retrouve parachuté dans un pays dont la langue lui est totalement inconnue, lui le polyglotte rompu à l'analyse et au décryptage des langues les plus obscures. Le roman retrace donc les tentatives effrénées de Budaï pour survivre dans un environnement hostile.

Hostile à deux niveaux puisque Budaï se fait violemment bousculer dès qu’il met un pied dehors, jugé trop lent, trop peu sûr de sa destination, mais aussi parce que cette population est multi-ethnique, ce qui constitue un obstacle de taille pour l’assigner à une région du globe. Ses tentatives se multiplient tandis que se réduit sa bourse, et Budaï est contraint de se conformer à la tendance générale de cette mystérieuse contrée : une rivalité violente entre des individus qui jouent des coudes constamment pour se frayer un passage sur les trottoirs bondés.

Ce court résumé a pour but de permettre aux lecteur.ice.s de saisir le propos qui va suivre mais nous limitons bien sûr nos révélations pour ne pas spoiler le roman. Lire Epépé est d’abord une expérience agréable, le style est plaisant et la dégradation progressive de la situation de Budaï donne lieu à des passages remarquables dans l’esprit du poète sans-le-sou. D’autant que la langue constitue ici un enjeu majeur de l’intrigue, ce qui mène Ferenc Karinthy à interroger son propre rapport à la formulation. 

Néanmoins, ce qui marque le plus à la lecture d’Epépé – et cela vaut pour l’ensemble des œuvres citées précédemment – c’est peut-être la grande violence qu' un homme solitaire entretient avec la gent féminine, composée, en gros, de filles faciles, de vieilles dames, de femmes fatales ou de jeunes filles. Ces personnages féminins ont tous un point commun : ils font l’objet d’une sexualisation constante. Quand le désir du personnage masculin échoue ou n’est pas satisfait, la prose de l’auteur se teinte d’une violence perverse, légitimée par la souffrance du personnage.

Il s’agit d’une sorte d’inflexion de la figure du poète maudit, transposé ici en homme de lettres moderne, occupé de politique, de révolution et de littérature, en somme des occupations bien plus élevées que celles des personnages féminins, qui sont confinés en grande partie à des emplois extrêmement pragmatiques – ascensoriste, soldate, chirurgienne – ou sont en fin de carrière – comédienne passée de mode, femme de lettres à la retraite embourgeoisée. En somme, si l’on réduit à l’extrême les schémas relationnels entre les personnages des œuvres de Ferenc Karinthy, il s’agit souvent du rapport d’un homme, seul, en proie à des questionnements poétiques et existentiels, et qui se bat avec le destin, à d’autres êtres humains envisagés comme profondément étrangers et exogènes à sa quête personnelle. Tout à fait étrangères à de telles problématiques, les femmes sont en plus réduites à être des objets de désir. 

“ […] Il s’agit souvent du rapport d’un homme, seul, en proie à des questionnements poétiques et existentiels, et qui se bat avec le destin, à d’autres êtres humains envisagés comme profondément étrangers et exogènes à sa quête personnelle”

Cette perspective est d’autant plus questionnante que la plupart des œuvres citées précédemment ont un rapport explicite à l’Histoire, en particulier à l’histoire hongroise de l’après Seconde Guerre mondiale. Certaines sont même, du moins en partie, autobiographiques. Au sein de cette Histoire, l’auteur compose son propre personnage, avatar qui est tout à la fois acteur d’une révolution – dans Epépé et Automne à Budapest notamment – et observateur perplexe d’une modernité qu’il juge décadente à certains égards. Le recours massif à l’énonciation à la première personne rend compte des tourments dont l’individu fait l’expérience face à l’histoire.

Mais cette énonciation semble être une forme de piège à la lecture. L’identification au personnage semble s’apparenter à la caution morale de ses actions. Non pas qu’il soit rare de rencontrer en littérature des personnages moralement ambivalents. Seulement, l’histoire est toujours énoncée, dans l'œuvre de Ferenc Karinthy, du point de vue masculin, et en outre le personnage principal relève quasi-exclusivement de l’autofiction. Ainsi donc, le simple fait de lire un de ses romans ou nouvelles semble déjà valoir pour la légitimation de ce mode d’écriture. Puisque le déroulement de l’intrigue dépend du personnage principal, qui n'est que  la projection de l'auteur, continuer à lire, c’est d’une certaine manière vouloir que l’histoire se poursuive et soit énoncée selon les mêmes modalités.

“Les acteurs.ice.s de cette révolution sont en effet réduits à des sujets historiques tandis que le personnage transcende ce statut par sa filiation à l’auteur. Cette stricte historicité autorise un traitement violent […]”

En somme, lire un texte de Ferenc Karinthy, ça n’est pas seulement accéder à une intrigue narrée d’un point de vue strictement masculin – expérience de lecture plutôt commune – ni assister à l’écriture de l’histoire hongroise, mais c’est plutôt observer la manière dont l’auteur s’écrit lui-même comme acteur de cette histoire.

Seulement, cette écriture de soi est assez perturbante dans le rapport aux autres qu’elle induit, et notamment aux personnages féminins. Les acteurs.ice.s de cette révolution sont en effet réduits à des sujets historiques tandis que le personnage transcende ce statut par sa filiation à l’auteur. Cette stricte historicité autorise un traitement violent de la part du personnage auctorial, alimentant l’aura d’impunité qui entoure les artistes masculins au nom d’une prétendue maestria littéraire qui primerait les questions historiques, politiques et morales.

Nous conseillons tout de même aux lecteur.ice.s de lire Ferenc Karinthy, puisque le prisme au travers duquel nous avons choisi d’aborder son œuvre est, comme tout projet de lecture, nécessairement restrictif. Les avis divergents et autres commentaires sont donc tous les bienvenus !

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Ferenc Karinthy est né en 1921 à Budapest et y est mort à 71 ans. Il grandit dans un milieu lettré : son père, Frigyes Karinthy (1887 - 1938) est un célèbre écrivain et journaliste. La carrière d’écrivain et dramaturge de Ferenc commence alors qu’il poursuit des études de linguistique et de littérature anglaise, hongroise et italienne à Budapest. Traducteur d’auteurs grecs, anglais, italiens et allemands, il est aussi joueur de water-polo de haut niveau dans la décennie 1960. 

Crédits photographiques : Kertész Dániel

Résumé des œuvres évoquées, détaillées dans l’ordre chronologique :

Stories – Ante, Apud (1966), nouvelle publiée en anglais dans le magazine « The Literary Review »  de la Fairleigh Dickinson University. Dans cette courte nouvelle de quatre pages, un personnage masculin supporte tant bien que mal un moment de tendresse avec sa partenaire, dans une voiture. Seulement, il n’est pour le moins pas très enclin à se livrer à une telle manifestation d’amour, il serait plus correct de dire qu’il se « laisse faire». Son esprit divague alors pour se soustraire au pénible baiser langoureux, et il se met par exemple à réciter, entre autres choses, le tableau des éléments. Une préfiguration assez frappante du rapport au désir et au rapport sexuel qu’entretiendront par la suite les personnages masculins des œuvres de Karinthy.

Epepe (1970), paru aux éditions Zulma, collection « Z/a», trad. Judith et Pierre Karinthy. Budaï, linguiste de renommée internationale, quitte les rives du Danube pour participer à un congrès à Helsinki. Hélas ! Il s’endort dans l’avion et se retrouve, sans savoir comment, dans un hôtel labyrinthique, au cœur d’une ville tentaculaire et surpeuplée, où on parle une langue dont il ne comprend pas un traître mot… Un comble pour ce polyglotte chevronné ! À travers les mésaventures de Budaï, prisonnier malgré lui d’un univers absurde aux allures de cauchemar éveillé, Epépé nous entraîne dans une cavale entêtée et entêtante, drôle, féroce, aussi inquiétante que jubilatoire.

​AranyidÅ‘ – L’Âge d’or (1972), paru aux éditions Denoël, collection « Denoël & d’ailleurs », trad. Judith et Pierre Karinthy. Décembre 1944, Budapest s’enfonce dans la tragédie : la ville est assiégée par les Soviétiques et ravagée par les Croix-fléchées, des fascistes hongrois qui exterminent les derniers Juifs. L’un d’eux, Joseph Beregi, persiste malgré le danger à mener une vie insouciante. Don Juan aimant la vie et les femmes, il est protégé et nourri par ses admiratrices, prostituées ou grandes bourgeoises. À l’heure de la destruction finale, son obstination à jouir jusqu’au bout lui sauvera la vie. Réponse hédoniste au cauchemar de la guerre, L’Âge d’or est l’un des romans les plus originaux et les plus troublants de Ferenc Karinthy.

L’Âge de Fer (1973), disponible en ligne – d’abord paru dans la revue Új Írás, trad. Judith et Pierre Karinthy. Dans ce récit autobiographique, Ferenc Karinthy revient sur un moment marquant de sa carrière littéraire : son voyage à Berlin dans les années 50 en compagnie d’un couple phare de l’intelligentsia hongroise, les Merenyi. Invité à participer à un congrès de linguistique, il y fait la rencontre d’une femme avec qui il passe le reste du séjour. Ce court récit est l’occasion pour Ferenc Karinthy de poser pour la première fois des mots sur la décennie 1950 en Hongrie, marquée par bien des tourments, qui y sont évoqués avec une certaine distance, qui relèverait presque de la prudence. 

Théâtre hongrois d'aujourd'hui . I : dix auteurs - dix pièces (1979), recueil publié par Budapest Corvina Paris Publications orientalistes de France, collection «Unesco d'œuvres représentatives. Série européenne». Parmi ces pièces se trouve Le Bösendörfer, écrit par Ferenc Karinthy. Cette courte pièce repose sur un dispositif dramaturgique assez singulier : un homme, seul, dans son appartement, remarque une annonce pour un piano Bösendorfer dans le journal. Il décroche son téléphone mais ne parvient pas à négocier un prix qui le satisfasse avec l’interlocutrice au bout du téléphone, une dame assez âgée. S’ensuit alors une série d’appels, tous passés par lui, au cours de laquelle il interprète de nombreux personnages de son invention, dans le but unique de perdre la vieille dame pour qu’elle baisse le prix de son piano. Au bout du fil en effet, elle commence à perdre pied. Si le ton est plutôt léger au début de la pièce, rapidement cette mascarade tourne à la manipulation perverse.

Budapesti Å‘sz – Automne à Budapest (1982), paru aux éditions In-Fine, collection « Domaine hongrois », trad. Judith Karinthy. Budapest, 1956. La révolution éclate, et le personnage principal, homologue de Ferenc Karinthy, est aux premières loges. Tout y est, ce que la révolution de 1956 a été, ce qu’elle aurait voulu être. Imre Nagy est réhabilité dans son honnêteté et dans sa proximité avec le peuple insurgé. Dans le contexte de sa publication, ce livre est une vraie provocation à l’encontre du régime établi. Ce qui explique l’exagération de certains éléments périphériques, leurres destinés à distraire l’idéologie officielle.

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